A l’écoute des couples en espérance d’enfant
« Un no man’s land social » : c’est ainsi que le comédien Mehdi Djaadi décrit la situation inconfortable à laquelle il s’est senti acculé, avec son épouse Anne. Deux, trois, puis quatre ans après leur mariage, aucun enfant ne naissait de leur amour. « Les gens de votre génération ont eu des enfants, ils se retrouvent entre eux ; ceux qui n’ont pas encore d’enfants sont célibataires. Alors vous n’allez ni boire des coups avec les potes célib, ni au parc avec ceux qui ont des enfants. Vous restez là, au milieu de tout ça, avec vos larmes, que vous versez abondamment »…
Course d’obstacles médicale
De cette infertilité, avec ses lourdeurs, sa course d’obstacles médicale, ses cas de conscience « crucifiants », mais aussi son chemin spirituel et ses réflexions sur le désir d’enfant, est né Couleur Framboise, un spectacle qu’il joue actuellement. Le comédien n’est pas le seul à évoquer la solitude qui étreint les couples qui vivent cette situation. C’est le cas d’Enguerran, 38 ans, marié depuis 10 ans avec Mathilde, alors que tous deux ne voient pas leur désir d’enfants s’exaucer : « Je me souviens, notamment au début de nos difficultés, de ces moments en famille ou entre amis, quand cette question était l’éléphant dans la pièce. La question était dans toutes les têtes, et notre entourage faisait des pas de deux pour discuter avec nous sans risquer d’aborder ce sujet ». De son côté, quand, les cycles passant sans qu’une grossesse ne s’annonce, les époux se sont retrouvés « dans le dur du sujet », Mathilde aussi se sentait seule : « j’étais perdue vis-à-vis de moi-même. Je jonglais avec mes sentiments de colère et de jalousie, et j’avais l’impression que personne ne me comprenait », se rappelle-t-elle. Parfois encore, on peut sentir peser sur soi une étiquette qui suscite la pitié des autres : « je peux être blessée de sentir que je suis dans une case à part », reconnaît Marie, qui, si elle a la joie d’être la maman d’un garçon de 12 ans, souffre des nombreuses fausses couches qu’elle a subies depuis.
Aujourd’hui plus qu’il y a dix ans, de nombreuses propositions ont vu le jour, dans la société comme dans l’Eglise, remarquent Mathilde et Enguerran. Il faut dire que l’infertilité, qu’elle soit primaire – quand le couple n’a jamais eu de grossesse à terme – ou secondaire – quand le couple a déjà un ou plusieurs enfants – est devenue une vraie question de société. Diagnostiquée, selon la définition de l’OMS, quand un couple a essayé de concevoir un enfant pendant un à deux ans, et qu’aucune grossesse n’a pu arriver à terme, elle concerne un couple désireux de mettre au monde un enfant sur quatre en France. Et les couples qui en souffrent ont besoin de sollicitude : « Personne ne vit cette situation légèrement, affirme Miette Pierson, pharmacien de formation, et formatrice en Naptotechnologie (voir encadré). Toutes les dimensions de la vie s’en trouvent perturbées : la vie sexuelle, mais aussi la vie familiale et sociale, et même professionnelle, quand il faut prévoir de nombreux examens à des intervalles précis, parfois au dernier moment ». Au-delà du quotidien, l’infertilité place les conjoints face à des questions existentielles : « devant ce projet qui n’aboutit pas, la question du sens de leur vie se trouve profondément remise en question ». Le sujet est d’autant plus difficile que, à une époque où l’on aime maîtriser le cours de sa vie et obtenir des réponses rapides, « ils sont confrontés à une attente et une incertitude qu’ils peuvent très mal vivre », remarque la spécialiste.
Besoin de sollicitude
Alors comment se rendre présent auprès d’un couple en souffrance, quand on est un parent, un frère, une soeur, un ami, un collègue ? L’entourage se trouve souvent démuni, ne sachant pas comment aborder le sujet sans risquer de faux pas : « la question est en effet délicate, reconnait Miette Pierson, d’autant qu’elle renvoie à l’intimité du couple : on a des enfants par une vie sexuelle, alors parler de l’un revient à aborder l’autre ». Pourtant, les premiers concernés disent combien ils ont besoin d’être écoutés : « le silence et la gêne font très mal », affirme Mehdi Djaadi, avant de recommander : « continuez d’inviter chez vous les couples en souffrance, de les inclure. Si elles n’en ont pas envie, les personnes vous le diront tout simplement ». « Parler avec des personnes tierces nous oblige à mettre des mots sur ce que nous vivons, et nous aide à être plus libres par rapport à nous-mêmes », réfléchit Mathilde.
« Nous sentions les personnes délicates autour de nous, et nous nous accrochions à elles, témoigne quant à elle Agathe, 32 ans, aujourd’hui maman d’une petite fille arrivée après huit ans d’un long chemin d’infertilité ». Parmi les personnes ressources, des prêtres et des consacrés de leur entourage : « combien de fois ils nous ont reboostés », se souvient-elle. Une expérience que cite aussi, de son côté, Mehdi Djaadi, « très marqué par l’écoute et la parole de prêtres, qui m’écoutaient et savaient trouver des mots qui me faisaient avancer, sans que je me sente jamais jugé ».
Car certaines paroles ou attitudes sont malvenues : « je crois qu’il faut éviter les conseils », recommande Miette Pierson. « Ils tombent rarement bien, et encore moins quand on a soi-même des enfants ». Dans les milieux catholiques, outre « la forme de pression sociale que l’on peut ressentir dans des cercles où la question de la vie au coeur de la famille est très présente », Mehdi Djaadi a parfois dû faire face des personnes cherchant à « imposer leurs convictions » par « des discours moralisateurs ». Des paroles d’autant plus déplacées que « quand je creusais un peu, je me rendais compte que ceux qui les énonçaient ne connaissaient pas bien le sujet de la PMA. Elles étaient incapables de faire la différence ente une FIV classique, une ICSI ou une IMSI » – différentes formes de fécondation in vitro, ndlr. Il en va de même pour les pistes médicales : « combien avons-nous reçu d’adresses réputées infaillibles, et combien d’espoirs déçus, relit Agathe : il nous a fallu prendre du recul ».
Des questions existentielles
S’il n’y a pas de recette magique pour accompagner ses proches dans la peine, « l’amour est inventif », déclare Miette Pierson. En témoigne cette amie qui a un jour envoyé à Agathe un cadeau alors qu’elle venait elle-même d’accoucher, jugeant que n’avoir ni bébé ni cadeau était une double peine : « c’était audacieux, mais elle m’a fait un plaisir immense », se souvient-elle. Marie, quant à elle, se rappelle cette amie qui a bousculé son emploi du temps et confié ses enfants pour venir attendre avec elle aux urgences le jour où elle faisait une nouvelle fausse couche. Pour ne pas tomber à côté, « je crois qu’il faut prendre le temps d’observer et d’écouter la personne qui souffre, estime-t-elle. Ce qui requiert le courage de se confronter à sa souffrance ». C’est ainsi que l’on peut saisir les perches tendues, ou déceler tel ou tel besoin à travers des attitudes. Car ceux-ci varient d’une personne à l’autre et d’une période à l’autre : quand certains redoutent la vue d’un enfant, « j’ai aimé que ma belle-sœur me confie son bébé à câliner », affirme Marie. De même, elle préfère recevoir une annonce de grossesse par oral, quand d’autres, comme Mathilde ou Agathe, préviennent leurs proches de préférer un message écrit pour prendre le temps de digérer leur peine avant de revenir vers eux quand ils se sentent en mesure de se réjouir. Quoiqu’il en soit, « l’attitude du cœur d’une personne qui a vraiment envie d’aider se reconnaît, et fait passer beaucoup de maladresses ».
Au cœur du parcours rocailleux de l’infertilité, les couples que nous avons sollicités témoignent malgré tout des grâces qu’ils ont reçues : « Dans l’épreuve, nous avons fait alliance, attestent Mathilde et Enguerran : mystérieusement, nous n’avons jamais été au fond du trou au même moment, l’un pouvant aider l’autre ». Marie, elle, a pris le parti de composer avec sa souffrance : « à chaque moment triste, tout en accueillant ma peine, j’essaie d’associer une joie que j’ai », déclare-t-elle. « L’épreuve m’a aussi ouvert le cœur en me donnant conscience de la souffrance des autres ». Quant à Medhi Djaadi, le pèlerinage de Vézelay à Assise, entrepris avec son épouse, a été une grande étape de son cheminement « la marche a été l’occasion d’une vraie conversion, intérieure et écologique, qui nous a permis de faire un pas de côté par rapport à une vie « qui ne tournait plus qu’autour de ça ». Désormais maman, Agathe, elle, s’efforce de continuer à faire du lien autour d’elle : « J’ai été tellement consolée que je ne suis pas sûre de pouvoir rendre ce que j’ai reçu… ».
Sophie le Pivain
Zoom : la naprotechnologie au service de la fertilité naturelle
Née aux Etats-Unis, la naprotechnologie s’est implantée en France en 2010. Abréviation des termes Natural Procreative Technology, elle s’adresse aux couples qui rencontrent des difficultés dans leur fertilité, et se donne pour mission de « faire un diagnostic en recherchant les causes de l’infertilité aussi bien masculine que féminine, puis de prendre en charge le couple afin de favoriser une conception naturelle. » De nombreux couples ne souhaitant pas s’engager dans la voie de la procréation médicale ment assistée (PMA) y ont recours.
Cette technique a été mise au point par le docteur Thomas Hilgers, qui avait déjà conçu Fertility Care, une méthode d’observation des cycles à travers l’observation de la glaire cervicale, en vue d’une régularisa tion naturelle des naissances. La « napro » se fonde sur cette connaissance précise du cycle féminin et sur celle de la fertilité masculine, pour établir un diagnostic.
Cette phase est complétée par un suivi médical classique, avec des examens (prises de sang, bilans hormonaux, échographies, spermogrammes, etc.), des consignes hygiéno-diététiques (régime pauvre en sucres par exemple) et des traitements médicamenteux, voire chirurgicaux. Elle affiche un taux de réussite de 35 %