L’importance du silence – Conseils d’un grand-père (1/6)
Philippe, professeur retraité, nous livre « une sorte de clin d’œil à toutes ces petites choses apprises au cours de ma vie et qui donnent un sens à l’éducation. Il ne s’agit pas d’une leçon de morale nostalgique, mais d’une forme de témoignage qui peut servir à tout parent. »
Relus et illustrés par une jeune étudiante, ces textes prennent la forme d’un écrit intergénérationnel, fidèle à l’esprit familial des AFC.
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L’importance du silence et même parfois d’un peu de solitude
En tant que professeur, je n’ai pas cessé de m’exprimer, et j’apprenais à mes élèves à faire de même : niveau du ton, modulation de la voix, déjouer les pièges, etc. Bref, un véritable savoir-faire qui se transmet d’enseignants à élèves. Mais si je ne devais garder qu’un de mes conseils, c’est que savoir parler, c’est savoir maîtriser le silence. Un brutal pour reprendre l’attention, un long pour être solennel, et un dernier pour être applaudi. C’est ainsi qu’il m’a fallu, à moi : professeur, élu, ou encore responsable d’association, apprendre à me taire car, comme le dit Hemingway : « Il faut 3 ans à l’homme pour apprendre à parler et 50 ans pour apprendre à se taire. »
Pourtant, j’ai pu remarquer que le silence n’est pas vraiment à la mode aujourd’hui. Les séries, la musique, les réseaux sociaux, sont désormais un bruit de fond permanent. Et je ne peux m’empêcher d’être envahi de tristesse quand je vous croise avec des écouteurs pendant que d’autres allument la radio avant même d’avoir démarré la voiture.
J’ai parfois l’impression que le silence fait tout simplement peur. Oui, peur… comme une volonté de fuir les pensées, la solitude. Comme si notre voix intérieure était de mauvaise compagnie.
Il existe malheureusement des solitudes cruelles qu’il faut combattre, ces solitudes subies par la vie, que ce soit par la maladie, le chagrin, le rejet ou la vieillesse. Il existe aussi des silences bruyants : de la honte, de l’ignorance, de la peur, du persécuté. Des silences dont il faut sortir et qui peuvent porter atteinte à votre dignité, votre liberté et qu’il faut, là aussi, rejeter.
Je ne parle pas de ces silences cruels. Je parle de ceux que nous fuyons tous un peu plus. Un jour, un de mes élèves de terminale m’avoua qu’il avait « peur du silence », et que les sons, la musique, les paroles, rassuraient.
Quelles habitudes avons-nous dans ce monde pressé où nous courons toujours, sans vraiment savoir pourquoi d’ailleurs ? Dans ce monde où le stress nous guette, la fatigue nous déprime et modifie nos perceptions, nos attentes, nos comportements. Dans ce monde où l’agressivité nous pénètre, dans le quotidien, au boulot, dans notre famille. Dans ce rythme de vie effréné, les bruits et les sollicitations permanentes noient nos craintes, mais gâchent en réalité une partie de notre vie et de celle des autres car nous ne savons plus profiter de rien.
Pourtant, j’ai appris que, lorsque le bruit est parasite, qu’il endort, qu’il empêche une véritable communion avec les autres et avec soi, le silence peut être une porte d’accès au bonheur. Je souhaite vraiment que toute personne puisse connaître ce moment exceptionnel de bien-être, semblable à deux amoureux qui marchent main dans la main sans avoir à se parler. Et où le silence semble dire pour eux : « Nous sommes là, tous les deux, simplement ; et ta présence me suffit. » C’est peut-être la plus belle déclaration d’amour.
Le silence devrait au contraire être un trésor pour le monde. Car déjà, c’est un ressourcement physique. Notre cerveau a besoin de ce calme pour fonctionner. Mais le silence est surtout un ressourcement psychologique et moral. Il élimine l’inutile, il recentre et dès lors les autres sens sont éveillés et captent bien des sensations agréables.
Je me rappelle souvent de ce cycliste qui faisait toujours ses entraînements avec ses écouteurs. Un jour, je le mis au défi de ne rien écouter lors de sa prochaine sortie. Et devinez quoi ? Il revint très heureux. Il avait beau passer toujours aux mêmes endroits, c’était la première fois qu’il remarquait la beauté des paysages, l’odeur des fleurs, le chant des oiseaux et la brise du vent.
Ainsi, quand l’agitation du monde commence à vous énerver, à modeler vos réactions, je vous apprends, mes enfants, que vous devez essayer de vous retirer, de chercher le silence, pour pouvoir vous retrouver. Alors l’extérieur cessera d’être dominant et votre esprit pourra à nouveau raisonner. Mais je suis certain que vous le constatez déjà par vous-mêmes.
Par exemple lorsque, pour comprendre une situation, vous sentir capable de l’analyser et de prendre une décision, vous reculez pour mieux sauter, en prenant des instants de réflexion silencieuse, comme pour mieux sortir du brouillard.
L’expression « la nuit porte conseil » illustre ce travail de maturation, de tri des éléments que le silence de la nuit fait dans notre cerveau.
Et c’est ainsi qu’en tant que professeur, j’ai appris à me taire ! Car si « la parole est d’argent, le silence est d’or ! » Oui, le silence peut être un moyen extraordinaire de communication. Dans une classe indisciplinée, tandis que le haussement de ton provoque une escalade de l’agitation, le silence accompagné d’une attitude ferme mobilise l’attention.
C’est aussi le silence-réflexion qui va renforcer le sens de votre intervention et qui donnera plus de poids à votre réflexion. Parler pour ne rien dire, ou pire, dire des bêtises, est pire que de se taire.
« Dans le tumulte des hommes, la solitude était ma tentation, elle est maintenant mon amie », écrivait De Gaulle. Sachons apprivoiser cette solitude, la rechercher pour elle-même et nou donner les moyens de la vivre sereinement.
Oui, mes enfants, il faut apprendre à s’exprimer, à communiquer. Cependant, apprenez aussi à éteindre radios, téléphones et médias, apprenez à vous taire pour écouter. L’écoute est une si belle qualité ! Elle devient si rare… Méditons Zénon déclarant : « La nature nous a donné une langue et deux oreilles, afin que nous écoutions le double de ce que nous disons. » Découvrez ou redécouvrez cette perle que peut être le silence.
Ton grand-père
Philippe SENAUX, professeur agrégé de sciences économiques, ancien Directeur du lycée Notre-Dame de Flers (61) et formateur pédagogique pour l’enseignement catholique. Il est membre de Conseil Éducation de la Confédération nationale des AFC.
Pour aller plus loin
- A quoi bon parler, quand on ne peut agir . La parole doit être le prélude à l’action
- Avant de parler, demande-toi si ce que tu vas dire est mieux que le silence
- « Les petits esprits ont le don de beaucoup parler et de ne rien dire. » – La Rochefoucauld
- « Lorsqu’il n’y a plus de mots, ne cherche ni à parler, ni à penser à autre chose. Le silence a sa propre éloquence. Parfois, plus précieuse que les paroles » – Elisabeth Kübler-Ross