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Les accidents domestiques - rencontre avec Luc Machard

Rencontre avec Luc Machard, Président de la Commission de la Sécurité des Consommateurs (CSC).

1/ Les AcVC sont un fléau qui passe inaperçu et qui semble ignoré du public, pourquoi ?
En effet, malgré 20 000 décès annuels imputables aux accidents domestiques, ces derniers continuent d'être perçus comme des incidents mineurs, conséquences de gestes du quotidien, involontaires, voire même banals : c'est la coupure sans gravité qui survient lorsqu'on cuisine ou le bleu qui apparaît après un accident de bricolage.

Plusieurs raisons expliquent, à mon sens, cette situation.

En premier lieu, il y a une grave méconnaissance du nombre d'accidents - 9000 décès par chutes, près de 2900 décès par suffocation, plus de 1000 décès liés à une intoxication, sans compter les noyades, les victimes d'incendies domestiques ou d'accidents de sports et loisirs -, sans doute due à la notion-même d' « accidents domestiques », très diffuse, puisqu'elle englobe une variété d'accidents dont le contexte, les causes et les conséquences sont extrêmement divers. Cette diversité prête à confusion, et n'aide sans doute pas à percevoir les accidents domestiques comme un fléau facilement indentifiable.

En second lieu, ces accidents survenant dans un cadre familial (salle de bain, cuisine) ou festif (sports, fêtes de famille, loisirs), les messages de prévention sont souvent perçus comme une intrusion dans la sphère privée, et sont, de ce fait, peu écoutés : comment un tiers pourrait-il mieux savoir que moi ce que je dois faire ? De quel droit me donne-t-on des conseils ? Ne suis-je pas le mieux à même de savoir ce qu'il convient de faire pour ceux que j'aime ? La plupart des gens sont dans le déni de ce qui pourrait leur arriver, et arriver à ceux qu'ils aiment et souhaitent protéger : en général, on croit que « ça n'arrive qu'aux autres ».

J'ajouterais enfin qu'il n'y a pas encore eu de réelle prise de conscience du côté des pouvoirs publics, et que sans action volontariste de leur part (comparable à ce qui a été mis en place en faveur de la sécurité routière), le nombre d'accidents ne saurait baisser durablement.

2/ Ces accidents sont-ils une fatalité, ou bien peut-on espérer en faire baisser le nombre ?
Pour un coût modeste au regard des enjeux, la plupart de ces accidents sont évitables au prix de mesures de prévention souvent simples à mettre en œuvre, peu coûteuses, et de gestes simples à adopter : ces accidents ne sont en rien une fatalité !

En effet, quelle que soit leur diversité, l'ensemble des risques de la vie courante relèvent de la même sensibilisation aux gestes du quotidien, du même recours à une prévention de proximité et à la vigilance individuelle, dédramatisée et informée mais constante : ne pas laisser de petits objets à la portée des jeunes enfants, ne jamais transvaser un produit toxique dans une bouteille prévue pour un autre usage, faire vérifier régulièrement par un professionnel ses installations électriques, privilégier la pratique encadrée de certains sports...

Dans ce même ordre d'idée, la Commission de la sécurité des consommateurs, en partenariat avec l'Agence des services à la personne (ANSP), a mis en œuvre un programme de mise en sécurité du logement des seniors, avec la collaboration de six sociétés d'assurance, institutions de prévoyance ou de mutuelles et de l'ensemble des réseaux d'intervenants à domicile. Il s'agit de sécuriser et de rendre plus confortable, grâce à des mesures « de bon sens » (rouler le tapis, déplacer les armoires encombrantes) ou, le cas échéant, par de petits travaux d'aménagement au coût modéré (poser une barre d'appui dans la salle de bain), le logement des seniors qui souhaitent bien vieillir chez eux.

On peut également faire baisser le nombre des accidents domestiques en sensibilisant mieux l'ensemble de la population aux gestes qui sauvent : par exemple, apprendre à reconnaître un début d'étouffement, pour pouvoir, quand une personne (enfant ou adulte) est victime d'un étouffement par ingestion, lui taper dans le dos, et, s'il n'y a toujours pas de résultat, appliquer cinq compressions abdominales selon la manœuvre de Heimlich (comprimer brutalement la partie supérieure de l'abdomen pour provoquer une surpression à l'intérieur du thorax et ainsi expulser le corps étranger hors des voies respiratoires).

3/ A-t-on des exemples de pays où il y a moins d'AcVC ? Comment expliquer ces différences ?
En effet, certains pays ont adopté très tôt une politique de prévention volontariste, ce qui a permis de diminuer de façon conséquente le nombre d'accidents domestiques.

Si l'on prend l'exemple des incendies domestiques, on constate une très nette baisse des incendies et un nombre de victimes divisé par deux dans les pays où l'installation de détecteurs de fumée est obligatoire, comme au Royaume-Uni (depuis 1992 pour les nouvelles constructions) ou ancrée dans les habitudes comme aux États-Unis (95 % des habitations ont au moins un détecteur) et dans les pays scandinaves. On estime que la mortalité globale causée par les incendies pourrait donc chuter au moins de moitié si le taux d'équipement des ménages français en détecteurs de fumée normalisés atteignait 80 %.

Aujourd'hui les foyers français ne sont équipés qu'à hauteur de 5 %, alors même que le coût d'un détecteur est relativement faible et que son installation est très simple.

4/ Comment peut-on encore mieux sensibiliser le grand public ? Est-ce que les campagnes de prévention portent des fruits ?
Les grandes campagnes nationales de prévention, indispensables, ont sans doute permis d'éviter de très nombreux accidents, mais elles restent encore insuffisantes, mal ciblées, et ne visent que les principaux risques : pour qu'une campagne soit efficace, il faut qu'elle s'adresse réellement et directement aux personnes plus particulièrement exposées à un risque d'accident, qu'elle leur « parle ». Si l'on prend l'exemple des accidents de ski, il faut songer que l'on s'adresse avant tout à de jeunes adultes et que, ce faisant, le langage utilisé devra être approprié, grâce à des supports adaptés à leur culture ou à leur mode de vie.

Les campagnes de prévention doivent également être volontaristes et récurrentes, adaptées à la saisonnalité des accidents : en diffusant les messages de prévention par risques et par saison, on cible davantage et on capte mieux l'attention du consommateur. L'impact des campagnes en est alors renforcé.

5/ Qui porte cette cause ? (des associations de consommateurs, des élus, etc...)
Depuis 2007, plusieurs organismes, dont la Commission de la sécurité des consommateurs, sont à l'origine de différentes initiatives qui ont permis une mobilisation croissante de tous les acteurs concernés par la lutte contre les accidents de la vie courante : associations, administrations, mutuelles...

S'appuyant sur cette mobilisation, un Collectif interassociatif de lutte contre les accidents de la vie courante (CLAC), qui compte 49 fédérations représentant quatre secteurs majeurs de la société civile (consommation, famille, intervention à domicile, santé/sécurité civile) et plus de 15 000 associations locales, s'est constitué en 2010 pour proposer la candidature de la prévention des accidents domestiques au label Grande cause nationale.

Au-delà de l'obtention de ce label, l'objectif principal de cette mobilisation est bien de mettre en place un plan interministériel de lutte contre les AcVC réunissant l'ensemble des ministères impliqués. Celui-ci devra faire l'objet d'objectifs précis, d'un suivi rigoureux, imposant très régulièrement que les différents acteurs rendent compte régulièrement de leur action.

En ce qu'il associerait, sous l'impulsion des pouvoirs publics, toutes les associations et tous les partenaires impliqués et démultiplierait son action en direction des territoires, un tel plan permettrait en outre de lancer sur le long terme les actions de proximité qui s'imposent pour prévenir les AcVC au plus près de nos concitoyens.

Article Paru dans La Vie des AFC n°136 juillet-août 2011

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