12/04/2023

Il faut sauver la politique familiale

La France affiche désormais un recul de plus en plus net sur ces questions. Il est pourtant fondamental d’assurer aux citoyens la liberté de construire leur famille comme ils le souhaitent.

Qui sont-ils ?

  • Raymond Debord est sociologue. Il est l’auteur de Faut-il en finir avec la famille ? (Éditions critiques, octobre 2022).
  • Gérard-François Dumont, géographe, économiste et démographe, est professeur à Sorbonne Université. il vient de publier Populations, peuplement et territoires en France (Éd. Armand colin).

Le décalage entre le nombre d’enfants souhaité par les Français et la natalité réelle est-il lié à la politique familiale du pays ?

Gérard-François Dumont – Oui, cet écart est lié à l’insuffisance des politiques familiales, dans la mesure où l’État prend aujourd’hui en charge ce que j’appelle la « contre-acception » de l’enfant, à savoir les méthodes modernes de contraception ou l’avortement. Pour que le plateau de la balance soit équilibré, il faudrait une politique familiale suffisante pour faire le choix entre la contre-acception de l’enfant et son acception, or ce n’est absolument pas le cas. Il faut rappeler que bien que cela soit contesté à tort, la politique familiale a des e ets, comme toute politique publique. Depuis la Seconde Guerre mondiale, à chaque fois que nous avons eu des baisses ou des hausses de la fécondité, cela a été à la suite de changements positifs ou négatifs de la politique familiale.

Raymond Debord – Il y a aussi une dimension sociale à ce décalage. Selon une étude de l’INSEE de mai dernier, les deux seules catégories de la population dont le taux de fécondité assure le renouvellement des générations sont les personnes ayant des revenus de moins de 623 € par mois, et celles ayant des revenus de plus de 4 000 €. Les autres catégories, soit l’essentiel de la population, sont au-dessous de ce seuil et ne sont donc pas en mesure de mener les projets parentaux qu’elles souhaiteraient. Il conviendrait de compenser davantage les difficultés à la réalisation de ces projets par des politiques familiales.

Comment expliquez-vous le hiatus entre une société où la famille est une réalité très forte et des décideurs politiques qui désertent peu à peu le champ de la politique familiale ?

R. D. – Il y a d’abord le désintérêt général des politiques pour tout ce qui touche à la démographie. Le ministère de la Famille s’est longtemps appelé ministère de la Population ; les politiques familiales étaient alors la conséquence pratique de la volonté d’avoir une politique de population. Deuxièmement, on constate depuis longtemps la volonté de faire des économies sur les politiques sociales en général. La tentation est de le faire au détriment de la branche Famille de la Sécurité Sociale. Une tentation suivie de nombreux et anciens passages à l’acte, le dernier étant dans la dernière loi de finances de la protection sociale en 2022, qui a conduit à un transfert de deux milliards d’euros de la branche Famille à la branche Maladie. Troisièmement, il y a la volonté de l’essentiel des politiques de ne pas vouloir apparaître comme ringards vis-à-vis des classes moyennes éduquées qui aujourd’hui constituent la base sociale de la gauche et sont de façon significative des électeurs d’Emmanuel Macron. Il y a une lecture biaisée qui oppose l’institution familiale et la libération sexuelle, des clivages qui ont été surjoués depuis les débats sur le Mariage pour tous.

G.-F. D. – Il faut revoir la présentation des évolutions de la sociologie des familles. D’une part parce qu’on a tendance à raisonner en termes de stocks et non de flux. D’après le dernier recensement, il y a un certain nombre de familles monoparentales. On exprime ce nombre comme s’il correspondait à des situations ne varietur, alors que le vécu des familles n’est jamais statique. Les statistiques ont aussi toujours tendance à insister sur le phénomène minoritaire ; or la majorité des familles sont toujours aujourd’hui composées d’un père, d’une mère et d’enfants. Deuxièmement, les politiques sont de plus en plus dans des logiques de communication de court terme alors que, par définition, une politique familiale ne peut s’inscrire que dans le moyen et le long terme. Changer de politique familiale tous les jours perdrait toute lisibilité aux yeux de la population. En n, notre État extrêmement endetté économise de l’argent sur les catégories sociales qui se mobilisent le moins. Les ordonnances de 1967 qui organisaient les trois caisses (assurance maladie, vieillesse et allocations familiales) interdisaient toute ponction de l’une par les autres. Or, c’est le contraire qui s’est produit et continue de se produire, parce que les familles n’ont pas un système d’organisation qui permet de bloquer le pays comme récemment les employés des raffineries de pétrole.

Pourquoi plaidez-vous l’un comme l’autre pour une politique familiale ?

R. D. – Tout d’abord pour que l’on permette aux gens de réaliser leurs aspirations. Les couches les plus populaires, qui sont d’ailleurs les plus attachées à l’institution et aux valeurs familiales, sont aujourd’hui celles qui voient leurs élans bridés. Pour peu qu’on se projette dans l’avenir, il n’est pas non plus dans l’intérêt du pays d’avoir une pyramide des âges catastrophique. Il faut donc se préoccuper d’avoir suffisamment de jeunes. L’actuel débat sur les retraites nous en donne un exemple : en 1960, quatre salariés cotisaient pour un retraité. Aujourd’hui on est à 1,7 salarié par retraité : cela devient compliqué.

G.-F. D. – L’axe fondamental de la politique familiale consiste à respecter le premier principe de la République, c’est-à-dire la liberté, en l’occurrence celle du choix du nombre d’enfants. Cela suppose une politique ambitieuse, qui devrait commencer par le logement, alors que les différentes lois de ces dernières années déploient plutôt une politique malthusienne dans ce domaine. La politique familiale est de plus justifiée par ce que j’appelle ses effets externes positifs. Tout d’abord, l’investissement dans le capital humain : jamais une société dont le capital humain diminue n’a vu sa situation s’améliorer. Ensuite, la famille est un lieu où s’exercent des solidarités naturelles entre générations, ce qui limite le besoin de financement des politiques sociales de l’État dans l’éducation, la lutte contre la pauvreté ou la fin de vie.

Au regard des caractéristiques françaises, quels sont les bons leviers pour une politique familiale appropriée ?

G.-F. D. – Si les politiques familiales en France ont été favorables à la natalité, c’est qu’elles étaient adaptées. Il est juste, par exemple, qu’on ait davantage pris en compte la nécessité de concilier vie professionnelle et vie familiale. Une autre réussite de la politique familiale française presque passée est d’être multi-niveaux : en plus de ce que fait l’État, les communes gèrent et implantent les écoles maternelles, les crèches, les relais assistante maternelle, etc. La géographie du peuplement n’est pas du tout la même selon les territoires. Une logique de subsidiarité doit s’appliquer, ce qui a été très bien fait en France pendant des années, et de façon transpartisane : quand une municipalité de droite passait à gauche ou inversement, la politique familiale municipale n’était pas remise en cause, ce qui en assurait la
stabilité.

R. D. – Il y a des acquis qui existent et qui ont un impact  : malgré nos difficultés et nos insuffisances actuelles, la France est le pays qui s’en sort le moins mal en Europe. Si l’on reste dans la logique de la Sécurité Sociale, c’est-à-dire de la compensation des « risques » (entre guillemets, puisqu’accueillir un enfant est une bonne chose !), il reste encore beaucoup de choses à mettre en place pour éviter que l’arrivée d’un enfant brise le parcours professionnel des femmes. Les compensations ne sont pas à la hauteur des difficultés rencontrées. Peut-être que cela permettrait aux gens de se lancer dans cette aventure avec moins d’hésitation et plus rapidement si elles – puisque ce sont surtout les femmes – pensent qu’elles n’auront pas à en payer le prix.

Comment les politiques familiales peuvent-elles répondre à ce défi de la difficile conciliation entre vie professionnelle et vie familiale ?

G.-F. D. – Au-delà des moyens bien connus et souhaitables que sont les crèches, les relais assistante maternelle ou le télétravail, il y a un vrai problème de mentalité. La vraie égalité entre les hommes et les femmes, c’est que la société prenne en compte la différence biologique entre les deux. Or la société reproche à la femme sa biologie. On aimerait que les associations féministes agissent pour faire évoluer ces mentalités contraires à la possibilité de mieux concilier vie professionnelle et vie familiale ! Il faudrait aussi admettre que ce n’est pas parce qu’une femme a un ou plusieurs enfants qu’elle va être moins productive professionnellement. Bien au contraire, cela peut lui ouvrir d’autres perspectives et d’autres équilibres. La naissance d’un enfant est un investissement : il faut le considérer tout au long de la vie, et pas seulement pendant la période où cet apport est amoindri, pendant les quelques semaines que la femme va consacrer à l’arrivée de son enfant.

R.D. – Il y a un décalage total entre les représentations véhiculées dans la sphère politique et médiatique, et celles de la majorité des gens : les enquêtes montrent non seulement que ceux-ci apprécient la famille, mais que c’est aussi le seul endroit où ils se sentent bien. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de
force audible pour formuler ces aspirations sur le plan politique : on voit bien les difficultés que rencontrent les associations familiales, qui sont en recul organisationnel depuis fort longtemps et ne se trouvent pas en situation d’être porteuses de ces aspirations. Pour en revenir à l’équilibre entre vie professionnelle et vie familiale, on pourrait réfléchir à nouveau à une solution qui avait été ringardisée parce que considérée comme conservatrice, si ce n’est réactionnaire : l’allocation de salaire unique. Cette thématique revient de manière indirecte, portée par des mouvements féministes radicaux qui voudraient que l’on compte le travail gratuit réalisé par les femmes. Il faut que les allocations soient plus longues, plus significatives. Plus largement, il faudrait aussi arrêter de plumer la branche Famille, aujourd’hui régie par des politiques de saupoudrage et de ciblage qui ont des effets pervers dont les familles nombreuses sont les premières victimes. Pourtant, regardez le succès des émissions de télé-réalité sur les familles nombreuses : il y a en trois ou quatre, qui battent tous les records d’audience !

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Et en Europe ?

« Les études comparatives entre les pays européens montrent des corrélations extrêmement bonnes : ceux qui n’ont pratiquement pas de politique familiale ont la fécondité la plus basse et vice-versa. Mais la fécondité étant une réalité plurifactorielle, il y a des exceptions. Comme l’Allemagne, dont les dépenses de politique familiale sont importantes, qui a pourtant une faible fécondité. Mais d’une part, l’Allemagne a considéré qu’elle se devait de verser des allocations familiales dès le premier enfant : une part très importante du budget de politique familiale ne peut donc pas être utilisée pour d’autres ou pour des familles plus nombreuses. D’autre part, culturellement, on considère encore souvent dans ce pays qu’il n’est pas souhaitable qu’une femme reprenne une activité professionnelle après une naissance. Les femmes dans ce cas sont dénigrées : on les appelle “mères corbeaux” ». Gérard-François Dumont

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